Les contes d’animaux intéressent-ils les adolescents ?

Par Pierre Moessinger

Commençons par un constat : Les contes d’animaux, très répandus dans la littérature pour enfants, ne s’adressent qu’à de jeunes enfants. Il y a en effet très peu de contes d’animaux – plus précisément des contes mettant en scène des animaux « humanisés » – pour enfants de 10 ans et plus. D’après un sondage que j’ai fait sur le site Ricochet, la proportion de telles histoires par rapport à l’ensemble des histoires d’animaux est de 1.2 % chez les éditeurs francophones (je n’ai pas été voir chez les autres). Cette situation est étrange au regard des bandes dessinées et des animations animalières, et surtout au regard des films avec de vrais animaux parlant, qui touchent un large public d’adolescents ainsi que d’adultes.

Quand on interroge des éditeurs sur le peu d’intérêt qu’ils ont à publier des contes d’animaux pour adolescents, ils répondent en général que ces histoires cessent d’intéresser les enfants au-delà d’à peu près 8 ans, ceux-ci les trouvant alors puérils. Les enfants que j’ai pu interroger confirment cette idée. On se heurte ici en effet au fameux problème de la « vérité » des histoires : au-delà de 7-8 ans en effet, l’enfant préfère des histoires vraies, ou pour le moins réalistes ; il a grandi et considère que les contes merveilleux sont pour les petits. Or les contes d’animaux humanisés mettent scène des animaux qui parlent, c’est-à-dire qu’ils transportent le lecteur dans un autre monde. Avant environ 7-8 ans, la distinction entre le vrai monde et un monde imaginaire n’est pas très claire. Une fois la distinction établie, « retomber » dans le merveilleux serait une sorte de régression.

Les rares contes d’animaux s’adressant à des adolescents mettent en scène des animaux qui ont des préoccupations d’adolescents ou d’adultes (ils ont des histoires d’amour, ils évoquent des problèmes psychologiques, politiques, etc.). Tout se passe comme si le problème de la « vérité » de l’histoire, qui gêne tant les enfants vers 8 ans, ne leur posait plus problème. Mais alors nous retombons sur la question évoquée ci-dessus : pourquoi publie-t-on si peu de contes d’animaux pour adolescents ? Et pourquoi les films d’animaux – on pense d’abord à Disney, Pixar ou Dreamworks – ont-ils tant de succès ?

Il y a deux grandes catégories de films d’animaux parlant : les animations et les vrais animaux qui parlent ; cette dernière catégorie n’existe que depuis qu’on a mis au point des logiciels qui font bouger les lèvres ou la gueule des animaux, c’est-à-dire depuis une vingtaine d’années. Maintenant on fait aussi bouger les yeux et on modifie les gestes tout en gardant une forte illusion de réalité. Il faut bien distinguer ces deux catégories de films car ils correspondent à deux modes de merveilleux, l’un étant plus réaliste que l’autre. Ils ne « fonctionnent » pas de la même manière, c’est-à-dire qu’ils n’obéissent pas aux mêmes règles. Par exemple, dans les animations, animaux et hommes (ou humanoïdes) peuvent converser sans problème. Dans les films à vrais animaux parlant, une telle interaction créerait une sorte de gêne due à l’irréalité de la situation (sauf circonstances exceptionnelles, par exemple lorsqu’un des personnages humains est doué de dons particuliers, mais alors on est à la limite entre l’imaginaire et le fantastique). Dans la série Beverley Hills Chihuahua, pour ne prendre que cet exemple, les chiens parlent entre eux, mais dès qu’ils sont en présence d’adultes, se comportent comme de vrais chiens. S’il arrive qu’ils parlent devant des personnages humains normaux, ceux-ci ne les entendent pas. Si, en revanche, dans les animations, animaux et hommes se parler sans que cela gêne, c’est sans doute qu’ils appartiennent à la même espèce imaginaire, celle des personnages animés. Les films à vrais animaux parlant obéissent encore à d’autres contraintes : par exemple les animaux de compagnie vivent avec des hommes (sauf cas exceptionnel et « anormal »), tandis que les animaux non domesticables vivent éloignés d’eux. Il y a aussi des contraintes quant au voisinage des hommes et des animaux, qui toutes tiennent au degré de réalisme de la situation. Or, encore une fois, ces contraintes ne pèsent pas sur les films d’animation. D’après Todorov, le merveilleux est un autre monde dont on accepte les règles, dont on se rend complice. Les films avec animaux parlant nous montrent qu’il y a des limites assez précises à cette acceptation.

Dans les contes qui mettent en scène des animaux humanisés, nous sommes beaucoup plus proches des films avec vrais animaux parlant que des films d’animation. Là aussi, il y a des contraintes de proximité et de réalisme. Hommes et animaux ne se parlent pas, ou très peu . Lorsqu’ils voisinent, c’est dans des préoccupations et des « histoires » différentes. Or, rappelons-le, ces contes sont rejetés vers 8 ans, précisément par manque de réalisme. Il faut donc attendre que l’enfant grandisse pour que le merveilleux de ces contes soit compris et accepté. Je ne sais pas combien d’années il faut attendre, mais une chose me paraît évidente : les éditeurs de livres pour la jeunesse ont surréagi en cessant de publier des histoires d’animaux humanisés au-delà de 8-10 ans. Ils ont considéré le rejet de ces contes par l’enfant comme définitif, alors que les films à vrais animaux parlant, dont nous avons vu la proximité avec les contes d’animaux humanisés, visent et intéressent les adolescents.

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