La méthode « clinique » de Piaget et la philosophie pour enfants (suite)

On peut se demander ce que la méthode clinique de Piaget peut apporter à la pratique de la philosophie pour enfants. Notons tout d’abord qu’il s’agit d’une méthode d’interrogation d’enfants dans le cadre d’expériences psychologiques sur le développement cognitif, qui, même si elle permet d’aborder des questions de type philosophique dans une perspective « socratique », n’est pas faite pour interagir avec des groupes d’enfants. Ce que Piaget visait, avec cette méthode, était de « suivre les sinuosités de la pensée de l’enfant », chose qui n’était guère possible avec la simple observation, et difficile avec des méthodes rigides de type expérimental. Par ailleurs, une discussion totalement ouverte avec des enfants aurait été noyée dans le verbiage et n’aurait pas pu capter le raisonnement présent de l’enfant. Piaget a mis au point cette méthode – après de longs tâtonnements – qui a l’avantage de rester ouverte sur la question générale de savoir comment fonctionne la pensée de l’enfant, sans pour autant se perdre dans des aspects anecdotiques de cette pensée.

Une des difficultés à vaincre lorsqu’on cherche à capter la pensée spontanée ou autonome de l’enfant (et non pas quelque chose qu’il aurait appris et qu’il ne ferait que répéter) est d’éviter la position « autoritaire », qui est en général celle de l’adulte, et qui a tendance à effacer la spontanéité. Pour éviter de se mettre dans cette position « en surplomb », Piaget recourt à des astuces assez simples. Par exemple, il simule l’ignorance, commet des erreurs grossières de raisonnement, se reprend, se trompe à nouveau ; en quelque sorte, il se rabaisse aux yeux de l’enfant, en tout cas il l’autorise à le corriger. Ou encore, il fait parler d’autres enfants par sa bouche, introduisant un contre-argument en disant par exemple « j’ai parlé ce matin avec un tel, qui a 8 ans, et qui m’a dit… », ou « j’ai un ami qui a 7 ans et qui dit que… », etc. La discussion est ainsi ramenée à une discussion entre enfants. Bien sûr, de telles interventions ne fonctionnent plus avec les enfants qui perçoivent la manipulation.

Outre une méthode d’interrogation, il y a une conception du développement intellectuel et moral. Pour Piaget, un tel développement doit être autonome, faute de quoi l’enfant ne s’approprierait pas ses connaissances ni ses modes de raisonnement, et ceux-ci tendraient à fluctuer. Par exemple, une notion morale telle que la réciprocité ne saurait être transmise par l’adulte, mais doit se forger dans le cadre de relations entre « égaux ». Si en effet elle est imposée, elle devient une simple norme sociale — et non pas morale — c’est-à-dire qu’elle n’est pas auto-contraignante. En mettant l’accent sur l’autonomie de l’enfant, la méthode clinique ne vise pas seulement à donner à penser, mais aussi à stimuler  l’autonomie.

On trouvera aussi dans ce blog une video illustrant la méthode « clinique » de Piaget, et la première partie de cet article sur ce sujet.

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