La méthode clinique de Piaget

Par Pierre Moessinger

Les méthodes de philosophie avec les enfants sont variées, mais font toujours intervenir une forme ou une autre de discussion. Encore faut-il ajouter qu’il ne s’agit pas de discussion à bâtons rompus, mais d’une discussion « pédagogique », ou plus souvent « socratique », dans la mesure où elle conduit l’enfant à «grandir». Piaget, qui ne cherchait pas tant à faire grandir l’enfant qu’à l’étudier, avait pourtant mis au point une méthode permettant de « suivre les sinuosités de la pensée de l’enfant » et qui, nolens volens, conduisait l’enfant à davantage d’autonomie intellectuelle. La parenté avec les intentions des méthodes de la philosophie avec les enfants est immédiate.

Piaget avait bien compris que pour étudier la pensée de l’enfant, il fallait une articulation méthodologique entre étude systématique et création d’hypothèses nouvelles. Il savait qu’il ne comprendrait pas grand-chose des systèmes de pensée enfantins par de l’observation pure (comme la pratiquait Claparède), qu’il ne pouvait pas non plus se fier simplement à ce que disaient les enfants, que la simple observation ne lui permettrait pas d’aborder les raisons sous-jacentes des raisonnements de ses sujets. Il savait aussi que quand on se pose des questions très générales (du type : que pense vraiment l’enfant ?), une méthode trop rigoureuse, telle que la méthode expérimentale, ne convient pas. Il lui fallut une dizaine d’années pour élaborer une méthode assez souple pour lui permettre de suivre la pensée du sujet tout en poursuivant des hypothèses générales. Cette méthode, dite « clinique » permet de se laisser guider par les réponses de l’enfant et de changer l’interrogatoire en fonction de ses réponses ; mais c’est toujours à propos d’un problème particulier et dans le cadre d’idées directrices. Voici ce qu’en dit Piaget : « En suivant l’enfant dans chacune de ses réponses, puis, toujours guidé par lui, en le faisant parler de plus en plus librement, on finit par obtenir […] un procédé clinique d’examen analogue à celui que les psychiatres ont adopté comme moyen de diagnostic. » Il s’agit donc d’une sorte de dialogue socratique dans lequel l’expérimentateur ne se satisfait pas d’enregistrer les réponses de l’enfant, mais cherche, au-delà du « verbiage » de celui-ci et en tenant compte de l’ensemble de ses conduites, à capter la structure de son raisonnement.
Claparède a tout de suite reconnu l’intérêt de la méthode de Piaget et parle, dans son introduction à Le langage et la pensée chez l’enfant, d’un art d’interroger qui vise ce qui se cache derrière les apparences. « Elle [la méthode] n’abandonne pas la partie lorsque l’enfant donne une réponse incompréhensible ou contradictoire ; elle serre au contraire toujours de plus près cette pensée fuyante, elle la débusque, la poursuit, la traque jusqu’à ce qu’elle ait pu la saisir, la disséquer, et étaler au grand jour l’énigme de sa structure ».

Piaget fut surpris de constater qu’il fallait à ses étudiants de nombreuses années pour apprendre à manier cette méthode. C’est qu’en effet, elle suppose de bonnes connaissances théoriques en psychologie, sur les procédures d’interaction adulte-enfant, et une certaine finesse dans la manière d’approcher les sujets. Mais la difficulté principale, pour les étudiants de Piaget, résidait dans le fait que la méthode clinique s’appuie sur un esprit rigoureux ET sur une sorte d’inventivité et de création d’hypothèses en temps réel, c’est-à-dire pendant l’interview.

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